
Nous adressons nos sincères remerciements à François Meylan pour le temps qu’il nous a accordé ainsi que pour la qualité de ses réponses. Son expertise et son regard éclairé sur la présence des organisations mafieuses italiennes en Suisse ont permis d’apporter un éclairage précieux sur un sujet complexe et souvent méconnu du grand public. Nous le remercions également pour sa disponibilité et sa contribution à cette interview.
Interview Meylan Finance –La Mafia italienne en Suisse : une emprise discrète mais bien réelle
1. Comment définir aujourd’hui la présence de la mafia italienne en Suisse ?
Elle est bien « intégrée ». L’honorable société a depuis longtemps les codes pour infiltrer toutes les couches de la population. À ce titre, elle est discrète et efficace. La Suisse demeure un pays clé. Notamment pour le blanchiment d’argent. Selon l’Office fédéral suisse de la police (OFSP), quelques 400 membres des mafias italiennes seraient installés en Suisse. Ils seraient repartis dans une vingtaine de structures (familles, cellules, etc.).
2. Quelles organisations mafieuses (´Ndrangheta, Cosa Nostra, Camorra…) sont les plus actives sur le territoire suisse ?
C’est la ´Ndrangheta. Alors qu’à l’époque on parlait surtout de la Cosa Nostra. Cette évolution tient au fait que Cosa Nostra, sous le règne du monstrueux Toto Rina qui avait attaqué l’État italien frontalement, a été particulièrement combattue par des magistrats tels que feu Giovanni Falcone et les Suisses Paolo Bernasconi et Carla Del Ponte.
De plus, par le biais de son mode de fonctionnement – élection de ses membres exclusivement par les liens du sang – la ´Ndrangheta demeure plus imperméable.
3. Dans quels secteurs économiques la mafia est-elle la plus implantée en Suisse ?
Dans les fiduciaires, les cabinets d’avocats, la restauration mais aussi dans les entreprises du gros œuvre. Cette liste n’est bien entendu pas exhaustive. Les acteurs économiques visés étant ceux qui permettront le meilleur rapport opportunité / risque pour le blanchiment de l’argent issu du crime organisé.
4. Pourquoi la Suisse représente-t-elle un terrain attractif pour les organisations mafieuses ?
Premièrement, on ne peut écarter sa position géographique au centre de l’Europe et sa porte culturelle offerte par le canton de Tessin communément appelé la Suisse italienne. La place financière du pays même si l’attractivité de celle-ci régresse constitue un pôle d’attraction. Le secret bancaire même si lui aussi n’est plus ce qu’il était.
5. Peut-on parler d’une infiltration du tissu économique légal suisse ? Si oui, sous quelles formes ?
C’est en effet le cas. Mais certains cantons paraissent culturellement plus exposés. Je pense en particulier au canton du Valais. Et malheureusement à la tragédie de l’incendie «par négligence » de Crans Montana survenu le 1er janvier dernier démontre à quel point les autorités locales peuvent se montrer peu scrupuleuses quant il s’agit de flux financiers importants. Plus inquiétante encore, c’est l’infiltration des autorités fédérales comme l’a mise en lumière l’interpellation en mai dernier d’un commissaire du Service fédéral de sécurité (SFS) de l’office fédéral de la police (Fedpol) qui se trouvait sous l’influence de la ´Ndrangheta. Sa fonction l’amenait à assurer la sécurité du Parlement et des conseillers fédéraux (nos ministres).
L’an dernier, Fedpol avait déjà mis en lumière des tentatives d’influence de la part des mafieux sur les parlementaires suisses : « Que se cache-t-il derrière les repas partagés entre des élus et la mafia ? », le Blick, 14 février 2025.
6. Quels sont les principaux cantons ou régions les plus concernés ?
Je n’ai pas, présentement, de données sur la question ni de statistiques. Mais je suppose qu’aujourd’hui toutes les régions du pays peuvent être concernées.
Madeleine Rossi, journaliste, spécialiste des organisations criminelles italiennes, relate des cas tant dans le Tessin que dans le canton de Vaud comme à Lausanne et même sur le pied du Jura. Je recommande son ouvrage « La Mafia en Suisse », éditeur Château & Attinger, avril 2013.
7. Comment les autorités suisses luttent-elles contre ces réseaux criminels ?
Sur le plan sémantique, je rejoins le criminologue Xavier Raufer qui postule qu’il n’est pas question de réseaux mais bien de sociétés, de familles mafieuses voire d’organisations criminelles. Elles fonctionnent de manière bien hiérarchisée et contrôlée. Ce qui n’est pas forcément le cas avec la définition de « réseau ».
La Suisse s’est donné les moyens de lutter contre l’emprise mafieuse. Elle s’est judicieusement inspirée de ce qui se fait en Italie qui est à la pointe de la lutte contre la Mafia. Par exemple, avec l’introduction de l’article 260 ter du Code pénal suisse qui récrimine le soutien ou la participation à une organisation criminelle. Ce qui répond aux à la spécificité des activités mafieuses dans notre pays qui touche essentiellement à la logistique, au recel, à la planque et au blanchiment d’argent issu du crime organisé.
Outillé d’un office fédéral de la police, d’une police judiciaire fédérale, d’un ministère public de la confédération et d’un tribunal pénal fédéral, le pays des montres et du chocolat souffre encore d’une réelle volonté politique. La lutte efficace contre le crime organisé relève plus d’un état d’esprit à forger quotidiennement qu’à une multiplication d’officines et de fonctionnaires.
8. Existe-t-il une coopération efficace entre la Suisse et l’Italie sur ce sujet ?
Ladite coopération est qualifiée, de part et d’autre, de bonne. Un pas qualitatif a été fait avec l’ancienne procureure tessinoise Carla Del Ponte et feu le juge sicilien Giovannetti Falcone, dans les années 1980-1990.
9. La population suisse est-elle suffisamment consciente de cette réalité ?
Certainement que non. La multiplication des guerres, une actualité toujours plus brulante et mondialisée couplée de la paupérisation continue de la classe moyenne font qu’on parle d’autre. Et la Mafia est beaucoup plus discrète que dans un passé encore récent :
La Deuxième guerre de la mafia de 1981 à 1983 aussi appelée la Mattanza qui était une lutte de pouvoir entre le clan des Corléonais à l’encontre des parrains parlermitains ou la stratégie de terreur contre l’État de 1979 à 1992 sont des « accidents de parcours » dans la longue vie de « l’honorable société » comme les initiés la nomment.
Aujourd’hui, il y a plus d’assassinats à Marseille avec ses 900’000 habitants que dans toute la Sicile qui compte plus cinq millions d’âmes.
L’organisation mafieuse italienne apprécie particulièrement la discrétion et sur ce plan cela la rend encore plus redoutable. Ce n’est pas Antonello Cracolici, le président de la commission anti mafia, avec qui j’ai eu l’honneur de m’entretenir longuement à Palerme qui me contredira. Lui qui parcours la Sicile quotidiennement pour donner l’alerte.
10. Quelles évolutions observe-t-on ces dernières années, et à quoi faut-il s’attendre dans le futur ?
La société mafieuse est une organisation capitaliste et de prédation. Elle recherche la maximisation des profits et à tout prix. Elle est préoccupée à protéger ses marges. En ce sens, elle exploitera automatiquement les failles du système. Elle excédera en créativité pour occuper les espaces vides que notre appareil judiciaire et une classe politique actuellement faible laisseront.
11. Quelles sont les méthodes privilégiées par la mafia pour blanchir de l’argent en Suisse ?
Cela consiste à employer l’argent généré par les activités illicites au nombre desquelles on retrouve le trafic de cocaïne – mais pas que – dans l’économie légale et à en recueillir les bénéfices blanchis. L’investissement et le rachat de PME. Notons que 60% de nos PME n’ont pas de repreneurs. Elles constituent des cibles idéales. Mais également dans la restauration – observez le nombre de restaurants qui demeurent vides la majeure partie de la semaine. Et bien entendu le gros œuvre. À ce titre, le canton du Valais est très perméable.
12. Les nouvelles technologies (cryptomonnaies, fintech, etc.) ont-elles changé leur modes d’action ?
Inévitablement, les mafias du sud de l’Italie (Cosa Nostra, ’Ndrangheta, Camorra, Sacra Corona Unita) ont modifié leurs modes d’action en intégrant les cryptomonnaies, la fintech et d’autres outils numériques. Toutefois, l’adaptation reste prudente et hybride : le cash et les commerces de façade demeurent centraux, mais les nouvelles technologies leur offrent désormais des canaux plus opaques, rapides et transnationaux pour blanchir, investir et communiquer.
La ’Ndrangheta, en particulier, a été repérée en train d’utiliser des cryptomonnaies (Bitcoin, Monero) pour payer des cargaisons de cocaïne depuis l’Amérique du Sud. Le 21 février 2024, la police italienne a arrêté vingt-deux personnes dans le cadre de l’opération «Crypto ». Les trafiquants convertissaient des espèces en bitcoins via des échanges peer-to-peer, puis les crypto-actifs étaient transférés sur des wallets anonymes avant d’être reconvertis en monnaie fiduciaire à l’étranger.
L’hybridation est en marche, obligeant les autorités à une course permanente à l’innovation technique et juridique.
13. Quels sont les principaux obstacles rencontrés par les enquêteurs suisses face à ces organisations ?
Comme un peu partout, ils souffrent le mal du siècle … la bureaucratie. La Mafia ne s’encombre pas de bureaucratie et encore moins de juristes qui pour justifier leur poste de travail nous réinventent la roue à chaque occasion.
Et comme évoqué plus haut, la classe politique actuelle est un maillon faible. Cela me fait sourire, en me rappelant, comment l’association bénévole issue de la société civile « Adiopizzo » à Palerme qui lutte contre la perception du fameux « pizzo », le racket, désignent les politiques corrompus… «politiques disponibles ».
14. Y a-t-il eu des affaires récentes marquantes révélant l’ampleur du phénomène en Suisse ?
J’en ai évoquées plus avant mais je suppose que d’autres affaires, de fortes amplitudes, défrayeront la chronique tôt ou tard. Je me méfie tout particulièrement de « l’achat » des contrats publics de gros œuvres et bien entendu des affaires de blanchiment d’argent de provenance criminelle. Du côté de quelques banques privées suisses que le poids exponentiel des nouvelles réglementations met à mal en terme de coûts et qui sont désespérées pour compenser des charges exubérantes avec de nouveaux revenus. Cela les rend moins regardantes.
15. Que faudrait-il améliorer dans la législation ou les moyens de lutte pour mieux contrer la mafia ?
Il faut en faire une priorité nationale. Je suis plus convaincu par les campagnes de prévention et de sensibilisation que par l’alourdissement législatif qui éloigné toujours plus les acteurs clés du terrain où les choses se passent pour les enfermer dans des bureaux remplis de paperasse.
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